Jeux de langues




Une langue, c'est en soi un univers. Une langue est facétieuse. Vous croyez en avoir saisi une facette et en voilà une autre qui apparaît subrepticement et vous cligne de l’œil. Être les jongleurs de la langue, c'est un exercice où l'habileté doit être encore plus grande, la sensibilité plus aiguë, la conscience de soi et du monde plus fine. Et jouer avec plusieurs langues pousse la compréhension encore à d'autres ouvertures.
L'amour et la séduction de la langue peuvent tourner, comme Narcisse à se noyer dans sa propre image. Sans substance qu'elle nourrit et qui la nourrit.
C'est dans la poésie que ces jeux subtils atteignent leurs plus hautes ambitions.

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L’appauvrissement de la langue vient d’un ensemble de phénomènes très différents. Une perte de contact avec la réalité que recouvre une langue riche. Un affaiblissement de la nuance dans le dire et l’écrire. Donc, un affadissement de l’expression. Un grand ennemi qui ronge la langue de notre époque aussi bien que son esprit: la primauté toujours plus grande, même auprès de ses adversaires, du quantitatif qui est devenu la mesure de toute chose. Notamment l’efficacité qui est l’inverse d’une langue poétiquement synthétique. L’histoire du règne du quantitatif serait intéressant à tracer. La victoire du visible et sa loi illusoire.
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La langue crée la fonction et pas l'inverse.


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La langue fonctionnelle recouvre tout ce à quoi l’on peut répondre par oui ou non, qui induit un mensonge forcé.
Séparer la langue de ses racines, de son accent, de sa masse sonore, de ses consonnes et ses voyelles et de leur musique. La correction - à condition qu’elle ne soit pas une utopie - tue la langue et ses facultés créatives. Et finalement, vient le storytelling - ensemble de trucs si mode qu'on y croit comme à une règle - pour achever et mettre en confusion fond et forme.

Esthétique de la langue

Comme la musique, la littérature peut faire entendre le silence, non une langue asséchée et rationalisée. Mais qu’est-ce la littérature?
La poésie garde au fond d’elle une jeunesse éternelle et nous rappelle que les effets de langue sont un jeu existentiel. Que les sons et le sens sont inséparables.